Focus sur la crise espagnole

Jérôme Duval
CADTM
lun., 13 oct. 2014 12:03 CEST

Alors que l'Espagne vit une crise humanitaire sans précédent, le mouvement social subit une répression constante d'un régime qui a peur du changement et protège ses intérêts. Le bipartisme qui s'alterne au pouvoir depuis la fin de la dictature est fort affaibli par une succession de luttes sociales victorieuses et l'irruption d'initiatives populaires qui mettent en pratique de nouvelles façons de faire de la politique. A n'en pas douter, l'Espagne entre dans une phase de mobilisation qui augure de possibles changements politiques importants.

« Une situation pré-révolutionnaire éclate, annonçait Lénine, lorsque ceux d'en haut ne peuvent plus, ceux d'en bas ne veulent plus, et ceux du milieu basculent avec ceux d'en bas. »

En Espagne, sous un gouvernement du Parti Populaire (PP) teinté d'une extrême droite monarchiste liée à l'Opus Dei, la dette poursuit son cours ascendant frôlant les 100% du PIB. L'austérité continue de frapper alors que la fraude fiscale des plus aisés supprime 80 milliards d'euros des recettes de l'État chaque année. Les mesures antisociales aux conséquences incalculables imposées par les créanciers empêchent toute vie digne et condamne la population à la misère dans un pays où l'on parle déjà de malnutrition infantile, où des enfants à jeun s'évanouissent sur les bancs d'école ; un pays où l'on compte près de 6 millions de chômeurs dont une grande partie ne reçoit aucune aide ; où le nombre de foyers dont tous les membres actifs sont au chômage a été multiplié par quatre en cinq ans et est passé de 380 000 en 2006 (2,6%) à plus de 1 million 900 000 en 2013 (11%) ; où une personne sur quatre vit dans la pauvreté et trois millions survivent dans l'extrême pauvreté avec moins de 307 euros par mois, soit le double de celles et ceux qui étaient dans cette situation au début de la crise en 2008 ; où des centaines de milliers de familles sont expulsées de leurs logements pour ne plus pouvoir assumer une dette impayable qui les poursuit même après avoir été mis à la rue...

Obnubilé par sa pensée unique, le pouvoir en place tente de vendre un futur radieux où nous bénéficierions d'une croissance énergivore destructrice pour le plus grand bénéfice des grandes entreprises. Les médias nous vantent la sortie de la Troika, comme en Irlande ou au Portugal, alors même que les « hommes en noir » de la Troika, comme on les surnomme en Espagne, poursuivent leurs missions depuis les bureaux des ministères ou leurs hôtels de luxe, afin de contrôler les comptes publics et justifier leurs politiques de régression sociale . Dans la grande crise aux multiples facettes que nous traversons, seule une action populaire révolutionnaire serait à même de renverser la caste oligarchique en place pour enfin remettre les rênes du pouvoir au peuple, sans quoi les effets du capitalisme mortifère perdureront, au dépend de l'humain et son environnement.

Une « reprise » invisible pour les 99% de la population

« L'Espagne est l'unique pays de la zone euro pour lequel nous avons révisé à la hausse les prédictions de croissance, un pays où les réformes, le dur travail qui a été réalisé, les sacrifices faits par les gens sont en train de porter leurs fruits », clamait enthousiaste, Christine Lagarde à l'occasion des Rencontres annuelles du FMI début octobre 2014.

Suite à neuf trimestres de contraction, l'Espagne est sortie de la deuxième récession qu'elle a connue depuis le début de la crise . En effet, suivant les normes macroéconomiques, le 1er janvier 2014 marque un changement de tendance suite à deux trimestres consécutifs de croissance : 0,1 % au troisième trimestre 2013 et 0,3 % au quatrième trimestre. Or, la supposée « reprise » tant vantée par le gouvernement reste invisible pour la grande majorité de la population. La pauvreté et le chômage atteignent des niveaux scandaleux : 5,6 millions de personnes, soit 24,5% de la population active sont sans emploi au deuxième trimestre 2014. Les dépenses dédiées aux allocations chômage diminuent drastiquement. Le nombre de chômeurs condamné à la misère parce qu'ils ne perçoivent aucune prestation est passé, depuis l'arrivée de Mariano Rajoy au gouvernement fin 2011, de 1,5 million de personnes à 1,9 million en juin dernier, soit une augmentation de 26%. Dans un contexte de hausse des tarifs des services de base (électricité, transports publics, eau...) et de baisses généralisées des aides sociales, ces chômeurs sans aucun revenu survivent grâce à la solidarité et au travail d'associations caritatives débordées par une telle affluence. Les jeunes diplômés vont chercher du travail ailleurs. Le solde migratoire (différence entre immigration et émigration) est devenu négatif depuis 2010 et pour la première fois la démographie décroit à cause de ce solde négatif accompagné d'une baisse de la natalité.

Injustice et corruption

Pour l'année 2013, le Conseil général du pouvoir judiciaire (CGPJ) relève 1 661 affaires en cours dans différents tribunaux espagnols pour des crimes liés à la corruption. Dans un contexte d'enchaînement ininterrompu de scandales, le PP croule sous les affaires de corruption. En établir la liste ici serait fastidieux. Mentionnons toutefois le cas de l'ex député du PP, Rafael Blasco, condamné en mai dernier à huit ans de prison pour malversation, délits de corruption, trafic d'influence, contrefaçon et détournement de fonds publics. Entre 6 et 9 millions d'euros de l'Aide publique au développement, initialement destinés à des projets de développement parmi lesquels un hôpital en Haïti après le tremblement de terre de 2010 ou des projets d'extraction d'eau au Nicaragua, ont été détournés. Par exemple, sur 1,8 million d'euros de projets au Nicaragua, seulement 43 000 euros sont arrivés à destination. Le reste, a entre autre servi à l'achat d'appartements à Valencia pour une valeur d'environ 1 million d'euros. Citons, par ailleurs, l'affaire de l'architecte valencien Calatrava qui a surfacturé des projets urbanistiques, tel le projet avorté de trois gratte-ciel pour lequel Calatrava a tout de même reçu 15 millions d'euros. Enfin, on ne peut éviter la macro affaire Gurtel de financement occulte du PP dans laquelle plus de 150 personnes sont accusées et dont seul l'ex trésorier du PP Luis Bárcenas est en prison. L'organisation de la visite du Pape en 2006 à Valence qui a été l'occasion de détournement de fonds publics importants est directement liée à l'affaire Gurtel et l'Opus Dei.

Le 9 septembre, le député PP au Parlement valencien David Serra, accusé dans l'affaire Gurtel, sera le neuvième parlementaire impliqué dans des cas de corruption à quitter son poste. Il en reste encore deux exerçant leur fonction dans les rangs du PP à Valence. Capitale de la corruption, Valence n'est pas seule et sans toutefois atteindre le niveau de délabrement du PP, certes difficile à rivaliser, les autres partis ne sont pas épargnés. Citons par exemple, le cas emblématique de l'ex-président de Catalogne entre 1980 y 2003, Jordi Pujol i Soley du parti Convergencia y Unión (CiU) qui a confessé avoir dissimulé au Trésor Public durant 34 ans ses comptes dans les paradis fiscaux en Andorre et en Suisse. Enfin, l'affaire en cours des cartes bancaires de Caja Madrid devrait occasionner des dégâts importants auprès de banquiers et politiques : 86 administrateurs et dirigeants de Caja Madrid, dont l'ancien dirigeant du FMI Rodrigo Rato, sont sous le coup d'une enquête pour avoir ainsi dépensé plus de 15 millions d'euros non déclarés, à des fins personnelles. Le chef de cabinet du ministère du budget, José María Buenaventura, un des bénéficiaires, a déjà démissionné début octobre après avoir pris connaissance du scandale... à suivre.

Chaises musicales. Les banquiers et PDG sont nos ministres et vice-versa

Partout en Europe, la connivence entre le pouvoir et le secteur bancaire capitaliste est omniprésente. Mario Draghi, ancien responsable de Goldman Sachs et consacré "personnalité de l'année" par le Financial Times en 2012 , préside la Banque centrale européenne (BCE). En France, le nouveau ministre de l'économie et l'un des inspirateurs des coupes budgétaire de 50 milliards d'euros, Emmanuel Macron, est un ancien gérant à la Banque Rotschild. Il était ainsi devenu millionnaire en menant à bien en 2012 le rachat par Nestlé d'une filiale de Pfizer avant de devenir quelques semaines plus tard le Secrétaire général adjoint de l'Élysée et conseiller du président de la République sur les questions économiques et financières.

Dans le même registre en Espagne, avant de devenir ministre de l'économie, De Guindos a été conseiller de Lehman Brothers jusqu'à sa faillite. Miguel Arias Cañete, ancien ministre (PP) de l'agriculture sous les gouvernements d'Aznar et Rajoy, fervent défenseur du fracking et en lien étroit avec l'industrie pétrolière, a été désigné au poste de commissaire européen en charge de l'Action pour le Climat et la Politique énergétique au sein de la Commission européenne pilotée par le très libéral Jean-Claude Juncker. Sous pression et largement soupçonné de conflit d'intérêt, il s'est alors décidé à vendre les actions qu'il détenait de deux entreprises qu'il présidait, Petrolífera Dúcar SL et Petrologis Canaris SL pour une valeur qu'il estimait lui-même en 2011 à plus de 320 000 euros. Mais les affaires restent entre de bonnes mains puisque son fils, Miguel Arias Domecq, siège toujours au Conseil d'administration de Ducar depuis le 7 octobre 2013.

Certains regretteront le décès du réactionnaire Emilio Botín de la banque Santander survenue le 10 septembre sous les hommages larmoyants des médias. Quoi de plus naturel quand on sait, par exemple, que Santander est actionnaire du groupe Prisa, lui-même propriétaire du journal El País - et du quotidien français Le Monde. Mais nous sommes beaucoup plus nombreux à regretter l'arrivée de sa fille Ana Patricia Botín pour lui succéder. Cet épisode constitue un nouvel exemple du travail de désinformation effectué par les médias commerciaux qui, sans le vouloir, alimentent l'audience de médias alternatifs vers lesquels se tournent de plus en plus de citoyens en quête d'impartialité dans le traitement de l'information. Même l'ex président de l'organe de supervision des marchés boursiers (la Comisión Nacional del Mercado de Valores, CNMV) Manuel Conthe, a reconnu une presse aux ordres : « ...la presse espagnole a réalisé une couverture informative et élogieuse sur le banquier décédé tant excessive et servile que cela m'a paru "bananier" et incompatible avec l'idée d'une presse libre ». Il précise : « À quelques honorables exceptions près, la presse est dominée par de grands groupes d'entreprises et leurs bureaux de communication. Je l'avais déjà senti et manifesté quand j'étais président de la CNMV et, alors même que certains professionnels le niaient avec colère, cela reste une vérité incontournable. »

L'impunité règne

Le principe de compétence universelle (« Justicia universal »), établissant la possibilité pour les Cours espagnoles d'être saisies d'affaires concernant des personnes de quelque nationalité que ce soit, en n'importe quel lieu y compris hors de l'Espagne, pour des crimes graves (violations de droits humains, terrorisme, crimes de guerre ou génocide), est remis en question par le gouvernement. La réforme approuvée en mars, retire toute compétence aux juges sur ces questions et permet d'archiver les affaires en cours, ouvrant la voie à l'impunité de responsables de crimes graves qui bénéficient déjà de la protection légale dans certains pays. Les délits en cours d'instruction, tels les cas de génocide au Guatemala (contre Efraín Ríos Montt et Carlos Mejía Víctores pour délits de génocide et tortures commis contre la population maya durant le conflit armé) et au Tibet ; les crimes de guerre à Gaza ; les tortures à Guantanamo ; l'assassinat en 2003 du cameraman espagnol de Telecinco, José Couso, par l'armée américaine en Irak ou encore la plainte contre Israël pour crime de guerre au sujet de la Flottille de la Liberté (l'assaut du commando israélien en mai 2010 s'était soldé par 9 morts), restent ainsi impunis et désormais classés sans suite. Les pressions des autorités chinoises ont semble-t-il constitué un motif déterminant dans l'élaboration de ce projet de loi. La Chine a d'ailleurs remercié chaleureusement le gouvernement espagnol pour mettre ainsi fin au mandat d'arrêt international de cinq ex-leaders chinois dont l'ex-président Jiang Zemin, impliqués dans l'affaire du génocide au Tibet.

Attaques capitalistes en temps de crise

« Agosticidad », est un terme espagnol pour désigner spécifiquement les contre-réformes adoptées au mois d'août afin d'éviter tout débat public et les réactions hostiles qu'elles pourraient susciter. Ce fut le cas de la réforme de l'article 135 de la Constitution qui donne la priorité absolue au remboursement de la dette lancée en août 2011 par le PSOE et approuvée sans référendum en septembre avec l'appuie du PP. De la même manière, la contre-réforme fiscale proposée discrètement en août dernier et qui devrait entrer en application en janvier 2015, va encore aggraver les inégalités.

En dépit d'une mobilisation exceptionnelle, les expulsions de logements se poursuivent à un rythme effréné. Depuis le début de la crise, des centaines de milliers de familles ont été expulsées de leurs logements, les condamnant à la marginalisation sociale permanente due au maintient de la dette hypothécaire malgré la perte du foyer. Rappelons que la législation espagnole ne permet pas d'annuler la dette de l'hypothèque en cédant son bien immobilier. Les familles expulsées sont donc toujours redevables de cette dette auprès de la banque créancière qui, de surcroît, bien souvent s'accapare l'appartement pour spéculer ou le revendre. Récemment, la Communauté de Madrid a vendu 3 000 logements sociaux aux fonds vautour Goldman Sachs - Azora. D'autre fonds comme Blackstone rachètent des appartements sans en informer leurs résidents et expulsent ceux qui ne peuvent plus payer. Cependant, plus de 1 100 expulsions ont été paralysées depuis le début de la crise et près de 1 180 personnes ont pu retrouver un logement grâce à l'action de la coordination des affectés par l'hypothèque (Plataforma de Afectados por la Hipoteca, PAH) .

Par ailleurs, la très controversée loi LOMCE sur l'éducation prend désormais en compte la notation en cours de religion dans tous les centres scolaires et renforce les établissements publics-privés (« concertados »).

Apartheid sanitaire

La nouvelle loi entrée en application dans les centres de santé et hôpitaux depuis le 1er septembre 2012 (Real Decreto Ley 16/2012) constitue un apartheid sanitaire qui excluent de couverture santé les plus de 26 ans qui n'ont pas cotisé à la Sécurité sociale et plus de 800 000 personnes immigrés sans papiers. Il sacrifie le concept d'universalité d'accès aux soins de santé et met en danger de nombreuses vies. Le 20 février 2013, Soledad Torrico, immigrée bolivienne, est décédée des complications d'une grippe après avoir passé 6 jours sans être reçue par le Service valencien de santé. Le 24 avril 2013, le jeune sénégalais Alpha Pam, de 28 ans, mourait chez lui d'une tuberculose après un périple de 6 mois durant lequel on lui a refusé à plusieurs occasions l'assistance de l'hôpital. La célèbre revue scientifique The Lancet a déjà averti que les coupes budgétaires du gouvernement espagnol, pourraient avoir « de graves conséquences pour la santé de la population, spécialement en ce qui concerne la tuberculose et l'infection par le VIH ». Comme le signale la Fédération des Associations pour la Défense de la Santé Publique, en seulement trois ans, 7,2 milliards d'euros ont été amputés du budget de la santé, et 53 000 personnes en moins travaillent dans le secteur. Pendant ce temps, comme le dit bien la coordination Yo sí sanidad universal, le secteur privé de la santé se convertit en un négoce prospère et réalise de juteux profits.

http://fr.sott.net/article/23648-Focus-sur-la-crise-espagnole