Sortir de l'école pour apprendre?

4 octobre 2014 |Louis Cornellier | Livres

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Photo: Amy Sanceta Associated Press
L'auteur et docteur en éducation Thierry Pardo suggère l'enseignement à la maison comme solution de rechange à l'école traditionnelle, qu'il juge oppressive pour les enfants.

Une éducation sans école Thierry Pardo Écosociété Montréal, 2014, 176 pages

Dans les milieux éclairés, l'école incarne l'émancipation. En transmettant des savoirs fondamentaux aux enfants et aux jeunes, cette institution forme des êtres humains et des citoyens avertis et libres, croit-on. Docteur en éducation, Thierry Pardo, un Québécois d'origine française, conteste cette « évidence scolaire » dans Une éducation sans école, un essai qui entend proposer des « portes de sortie à la société éducative formelle ».

Inspiré par le penseur de tendance anarchiste Ivan Illich (1926-2002), auteur du livre Une société sans école (Seuil, 1971), Pardo accuse l'école de nuire à l'émancipation des enfants en ne visant à former que des personnes adaptées à la société capitaliste et en imposant des « mécaniques disciplinaires » qui engendrent des oppressions spatiales (condamnation à apprendre « entre les murs ») et temporelles (horaires imposés). « La fréquentation scolaire, écrit Pardo, affaiblit généralement le lien entre les enfants et leur environnement naturel et social. »

Libertaire, Pardo affirme que les parents sont mieux à même d'éduquer leurs enfants que l'État et que les jeunes se développent mieux « dans un environnement naturel et diversifié que fermé et contrôlé ». Il plaide donc pour « la piraterie éducative » en faisant l'éloge de l'éducation à domicile, de méthodes empruntées aux sociétés traditionnelles (apprentissage par le conte, par le geste) et du voyage familial comme projet éducatif.

Diversité

Dure épreuve, pour les partisans d'une école de type républicain, dont je suis, que de lire ce livre. Non pas parce qu'il serait inepte ; il ne l'est pas. Chercheur sérieux, Pardo a des références et fait même preuve de prudence. Il ne veut pas, dit-il, remplacer l'école actuelle par les approches qu'il défend, mais simplement plaider pour la diversité des méthodes. De plus, les critiques qu'il formule à l'endroit de l'institution scolaire sont parfois justes.

Si lire ce livre peut être une épreuve, c'est plutôt parce que la remise en cause de l'« évidence scolaire » qu'il propose repose sur une philosophie hippie de type individualiste, exprimant son mécontentement envers la société telle qu'elle va dans une fuite, dans un décrochage social, plutôt que dans un engagement démocratique à faire société autrement. Pardo en est conscient, mais conclut néanmoins qu'il n'y a rien d'autre à faire.

Autre motif de réserve : les solutions de rechange à l'école avancées par Pardo sont parfois tellement déconnectées de la société moderne qu'on peut douter de leur capacité à préparer les enfants à participer à cette société, même avec une attitude critique. Bien sûr, les méthodes pédagogiques ancestrales des sociétés traditionnelles ont une valeur et peuvent transmettre des attitudes et des savoirs essentiels qui échappent au paradigme technoscientifique, mais il apparaît pour le moins hasardeux d'en faire le coeur de l'éducation contemporaine. Pardo, par exemple, s'extasie devant les traditions orales, mais semble indifférent à la culture littéraire. Dans une logique émancipatrice, cela est plus que contestable.

L'affirmation de Pardo selon laquelle les parents sont les mieux placés pour éduquer leurs enfants parce qu'ils les aiment s'avère tout aussi discutable. Passons sur le cas des parents qui aiment mal leurs enfants et qui se disqualifient, par là, pour la tâche éducative. Pardo reconnaît cette situation et précise que l'oppression peut parfois être familiale.

Distance

Intéressons-nous plutôt au principe lui-même, dans des conditions normales. Les relations affectives qui existent entre parents et enfants instaurent-elles vraiment un climat éducatif idéal ? On peut penser le contraire. Apprendre, quoi qu'en pense Pardo, peut exiger un effort. Les enfants, c'est vrai, sont souvent animés par une soif de connaître qui leur fournit l'élan initial vers la découverte. Or, devant un obstacle, cet élan est ralenti, voire brisé, et ne suffit plus. Le travail, alors, devient incontournable et doit remplacer le jeu. Un enseignant, même s'il aime ses élèves, a la distance émotive nécessaire pour inciter l'enfant à se mettre au travail et pour le convaincre que la liberté ne s'atteint qu'en surmontant les contraintes, et non en les refusant. Les parents, surtout de nos jours, aiment peut-être trop leur progéniture pour pratiquer ce détachement.

À l'âge scolaire, de plus, fréquenter l'école permet aux enfants de sortir du giron familial, de se détacher un peu de leurs parents, ce qui peut représenter pour plusieurs un espace de liberté. L'école devient ainsi le lieu du plaisir et de l'effort, du plaisir dans l'effort parfois, et la maison demeure le lieu de l'amour et de l'affection. La fusion des ordres, en ces matières, est souvent malsaine, comme le montrent les cas des athlètes entraînés par leurs parents.

Il y a, enfin, dans la fuite vers les marges éducatives défendue par Pardo, une sorte de repli communautariste, de refus de considérer la société comme un monde commun, qui relève de la désertion sociale. Les parents sont-ils justifiés de choisir cela pour leurs enfants ?

Nos écoles, Pardo a raison de le décrier, empruntent trop souvent une logique industrielle et technocratique et se plient à la pensée dominante utilitariste. Il faut les améliorer, les humaniser, pas les fuir. L'école buissonnière a ses limites

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